La mise en application des accords de Bankass marque un tournant dans la gestion des conflits communautaires au Mali.
Les déplacés internes de près d’une dizaine de localités du cercle de Bankass, situé dans la région de Mopti au centre du Mali, regagnent progressivement leurs terres d’origine après un exil forcé de près de sept ans pour les plus anciens. Ce retour massif, loin d’être le fruit d’une sécurisation militaire par l’armée régulière, découle de la conclusion de pactes locaux passés directement entre les autorités villageoises et les combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), la branche d’al-Qaïda au Sahel.
Les accords de Bankass redéfinissent la cartographie de l’influence au Sahel. Dans le centre du Mali, l’épineuse question des réfugiés de l’intérieur trouve une issue inattendue et controversée. Après des années passées dans des camps de fortune ou des familles d’accueil, les riverains d’une dizaine de hameaux ont pris la décision de rebrousser chemin. Ce mouvement de rapatriement spontané ne répond pas à une offensive victorieuse de l’État central, mais consacre la capitulation politique des chefferies traditionnelles face aux impératifs d’un groupe armé non étatique.
La capitulation du pragmatisme face à sept ans de détresse
Un exil prolongé sans perspective de salut public
La signature des accords de Bankass met fin à un calvaire logistique et humanitaire qui s’étirait pour beaucoup depuis l’année 2019. Chassés par les raids incendiaires, le vol de bétail et les exécutions sommaires perpétrés par les lieutenants du JNIM, les villageois s’étaient entassés dans les centres urbains environnants. L’absence de perspectives réelles de sécurisation définitive par les forces régulières a sapé le moral des populations, les poussant à chercher une alternative de survie à n’importe quel prix.
L’effondrement du refus des autorités traditionnelles
Pendant de longs mois, les leaders d’opinion, les notables et les guides spirituels de la région de Mopti s’étaient fermement opposés à toute forme de compromis avec les insurgés affiliés à la nébuleuse terroriste internationale. Cependant, l’isolement économique total provoqué par les blocus routiers et l’asphyxie des marchés hebdomadaires ont fini par briser cette résistance psychologique. Les chefs coutumiers se sont résignés à ouvrir des canaux de négociation secrets au cours des dernières semaines.
Les clauses strictes imposées par la charia du JNIM
La soumission fiscale et vestimentaire comme condition de retour
L’application pratique des accords de Bankass exige des concessions majeures de la part des civils. Pour avoir le droit de cultiver à nouveau leurs champs et de rebâtir leurs cases, les paysans doivent se plier au paiement régulier de la Zakat, l’impôt islamique obligatoire réorienté pour financer l’effort de guerre des maquisards. De plus, des codes comportementaux et vestimentaires drastiques, incluant le port obligatoire du voile pour les femmes et l’interdiction de certaines pratiques festives traditionnelles, sont désormais en vigueur sous peine de représailles physiques immédiates.
Une rupture de fait avec l’administration républicaine
Le corollaire le plus lourd de ces compromis locaux réside dans l’exclusion de l’appareil étatique. Les clauses interdisent formellement aux villageois de collaborer avec les forces armées maliennes (FAMa) ou de fournir des renseignements logistiques aux forces de sécurité. En acceptant de substituer la justice des tribunaux islamiques du JNIM à celle de la République, les communautés sanctuarisent l’autorité des insoumis, créant des enclaves de non-droit où le drapeau national ne flotte plus que de manière symbolique ou clandestine.
Les répercussions à long terme sur la stabilité du Mali
L’effet domino des pactes de non-agression locaux
Le succès relatif des accords de Bankass du d’un point de vue purement humanitaire risque de faire tache d’huile dans d’autres secteurs géographiques du pays. Confrontés à des défis sécuritaires identiques, d’autres cercles de la région de Ségou ou de la zone des trois frontières pourraient être tentés de court-circuiter l’autorité centrale pour négocier des trêves sectorielles. Cette fragmentation de la souveraineté nationale fait le jeu de la stratégie d’ancrage social des réseaux terroristes, qui s’imposent comme des offreurs de sécurité alternatifs et légitimes.
Le dilemme cornélien de l’État central malien
Pour le gouvernement de transition, cette normalisation par le bas représente un défi politique majeur. Punir les populations de retour pour leur complaisance forcée avec l’ennemi aliénerait définitivement des citoyens déjà délaissés, tandis que valider implicitement ces compromis reviendrait à admettre l’impuissance des forces régulières à quadriller le territoire. L’avenir de ces zones stabilisées par les armes du JNIM reste hautement précaire, suspendu au moindre regain de tension militaire ou communautaire.


